À la rencontre du peuple Tsaatan

À la rencontre du peuple Tsaatan

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Peu connu du grand public, les Tsaatan sont une des dernières tribus nomades du monde et vivent exclusivement de l’élevage de rennes. Perdus au nord de la taïga mongole, il reste à ce jour très difficile de les contacter. Difficile mais pas impossible ! Car cette rencontre nous l’attendons depuis plus de deux ans, et le rêve est en passe de devenir réalité.

La chance est avec nous. Arrivés à Oulan Bator, notre première expérience de couchsurfing va se révéler être déterminante. Notre hôte Ganzo (« Ganaa » pour les intimes) ne parle pas encore un anglais irréprochable, mais avec un body langage digne de l’oscar du meilleur mime, nous parvenons à communiquer sans trop de difficulté. La chance est avec nous ? Indéniablement : en plus de nous héberger gratuitement pendant une semaine, de nous cuisiner des petits plats mongols ayant chacun leur place dans les meilleurs restaurants gastronomiques du monde et d’être un personnage drôle, attachant, souriant et attentionné, Ganaa va nous présenter à l’un de ses amis qui propulsera définitivement ce périple mongol au rang des rencontres extraordinaires. Son nom? Woogie. Son curriculum vitae? Filmaker, snowboarder, traveler invétéré. Et parce qu’il est également un amoureux de la nature, Woogie se lance aussi dans les voyages touristiques, afin de faire découvrir aux initiés les faces cachées de ce magnifique pays. Il parle un anglais parfait, pratique le ukulélé à ses heures perdues et connait personnellement le plus grand chaman Tsaatan. A ce stade, doit-on parler de chance ou de destin ?

Dans cette ambiance de partage et de moments vertueux qui nous a été offerte, nous décidons d’organiser un festin préparé par nos soins. Les membres de cette assemblée ? Ganaa, Woogie et son ami, rappeur connu du grand public mongol. Les échanges sont fluides, intéressants et productifs et donnent l’occasion de débattre sur le monde, l’évolution, l’écologie… « Nous sommes dans la même équipes !! » lance Woogie. C’est surement à ce moment précis qu’il décida de nous aider et de nous emmener à moindre frais avec Ganaa vivre auprès du peuple Tsaatan et du grand Chaman : Gamba.

 

3 jours pour rejoindre les Tsaatan

Nous sommes fin avril et le chemin qui nous mène vers notre rêve s’annonce périlleux. Le temps ensoleillé et la température proche des 10 degrés font fondre les dernières couches de neige. A cette époque de l’année, le réchauffement des sols rend les pistes par endroit boueuses, et nous donneront du fil à retordre dans les derniers kilomètres de notre périple. Une fois de plus nous sommes chanceux. Woogie a tout prévu et connaît le meilleur chauffeur de la région, un vrai pilote prénommé Erka. Pour le rejoindre, une journée est nécessaire et c’est Ganaa et sa Prius qui vont nous emmener à sa rencontre. Sur la route les paysages sont désertiques, passant d’une flore jaune rocailleuse à un vert printanier. La faune quant à elle se veut abondante. Les longues plaines entourées de montagnes sont peuplées de chevaux sauvages, vaches, yaks, moutons et chèvres.

En fins connaisseurs et vrais guides touristiques, les deux compères vont tuer le temps en nous narrant quelques anecdotes… Nous passons par un petit village où siège la seule gare aux alentours. Woogie nous explique que les résidants de cette petite bourgade ont au minimum 4 enfants par famille. La raison? A chaque fois que le train de nuit s’arrête, le signal sonore est tel que les habitants se réveillent et en profitent pour pratiquer le coït. Sympathique non?

Après 13 heures de routes et quelques petites réparations mécaniques nous arrivons enfin à Mörön. Erka et sa famille nous accueillent tout sourire, avec au menu une multitude de spécialités mongoles en guise de bienvenue. La gourmandise et les mets délicieux, préparés avec amour par la femme d’Erka, remplissent à grande vitesse nos estomacs. Nos assiettes sont à peine finies que nous sommes déjà resservis. Impossible de dire non, c’est tellement bon… C’est alors que Woogie nous traduit un dicton mongol qui va nous suivre tout au long de ce séjour, « Eat more, sleep more and everything gonna be alright » !! 

Evidemment, qui dit nourriture dit boisson, et là encore Erka sait recevoir. Après avoir bu les deux bouteilles de vodka que nous lui avons offert, notre hôte du soir sort quelques instants pour nous ramener … une troisième bouteille ! Attention, les mongols ne rigolent pas avec les traditions : c’est le plus jeune qui doit servir l’unique shot, tour à tour, dans le sens des aiguilles d’une montre, et ce en commençant par le plus âgé. Le breuvage est servi de la main droite (ou des deux mains) en guise de respectLes discussions fluctuent et Erka cherche à en savoir un peu plus sur nous et notre voyage. Il nous explique également qu’il se lance dans la construction d’une énième maison à Hum Srat Davaa où seront érigés plusieurs Guest House, pour le tourisme. Nous irons même jusqu’à conclure un marché avec lui pour un futur projet.

La nuit fut courte, mais nous sommes prêts à entamer les 15 prochaines heures direction Ulaan-Uul ! Mök, le fils d’Erka décide de nous suivre pour ce nouveau périple à bord de la « Mana Machine ». Nous ne sommes pas au bout de nos surprises, et à chaque arrêt où nous profitons des magnifiques paysages pour faire décoller le drone, la vodka coule pour rendre hommage à la nature qui nous entoure. Aucune déception à l’horizon, la bonne humeur est présente, les chants mongols nous accompagnent, les paysages boisés commencent à faire leur apparition et la culture chamanique est présente sur les bords de route.

Après s’être reposés une dernière soirée dans une Guest House d’Ulaan-Uul, nous trépignons d’impatience : quelques heures seulement nous séparent alors du peuple nomade ! Avant cela nous devons passer par Tsagaannuur, étape obligatoire pour disposer de l’autorisation de passage dans la taïga mongole par l’armée. La proximité avec la Russie suscite un contrôle strict dans la région. Grâce à une bouteille de vodka (oui encore), quelques friandises, un check de nos passeports et un prix raisonnable nous détenons enfin le graal.

C’est alors que nous quittons la route asphaltée tandis que les premiers chemins tumultueux font leur apparition. La Mana Machine est dans tous ses états, nous sommes secoués de toute part mais rien ne vient effacer le grand sourire qui se lit sur notre visage. Il est plus de 17 heures, plus qu’une dernière piste et nous seront arrivés. Il faut être honnête, il est presque impossible de passer à travers ce marécage entouré de forêts montagneuses.  Le chemin est laborieux et chaotique. Nous seront les derniers de la saison  à prendre ce passage en camion, le sol est si boueux que le moyen le plus sûr d’accéder à la Tribu de Gamba se fera désormais à cheval. Mais cela n’arrête pas notre pilote national Erka, tout en transpiration et muscles tétanisés, qui démontre ses talents de conducteur et parvient à se sortir de cet endroit impraticable. Pour preuve nous arrivons à un passage très compliqué et son solide et typique Uaz (van russe de l’époque soviétique) s’enfonce dans la boue et ne parvient plus à bouger. Le soleil commence à se coucher et nous n’avons plus beaucoup de temps pour rejoindre les éleveurs de rennes. Nous sortons tous du van, attachons un câble à l’arrière du véhicule et tirons de toutes nos forces pour débloquer la Mana Machine. Moment épique, poussée extraordinaire, nous tombons dans la boue et le camion repart, ce qui vaudra une grande partie de rigolade.

C’est alors que les premiers chiens Tsaatan viennent à notre rencontre, et nous apercevons au loin une dizaine de tipis disséminés dans la forêt, et la fumée qu’y s’en dégage … Nous y sommes !

 

L’arrivée au camp

L’arrivée au camp est un vrai soulagement. Une fois le véhicule garé, nous sortons timidement et avançons vers nos hôtes. Gamba le grand chaman, habillé dans sa tenue traditionnelle mongole de couleur grise, se tient debout près de son tipi. Une fois les salutations terminées et les différents présents donnés en guise de bienvenue (sucreries, vodka, cigarettes, …), Gamba nous invite à entrer se réchauffer dans sa demeure traditionnelle.

Le sentiment qui nous envahi à ce moment est indescriptible, et c’est avec une pudeur et une joie intense que nous entrons nous installer, le coeur chaud et le sourire aux lèvres. Le Tipi est composé de 5 lits, ainsi que d’un foyer central pour se réchauffer et préparer les repas. Alors que la femme de Gamba, Moogy, nous prépare un petit festin (soupe de pâtes et viande de renne), d’autres membres du clan se joignent à nous. Nous sentons le regard plein de sagesse de Gamba se diriger vers nous. Woogie installe son ordinateur sur la petite table basse pour une petite séance de cinéma privée. Au programme? la vidéo de son dernier passage dans la Taïga. Tout le monde a le regard ébahi, les rires s’entremêlent, l’atmosphère est chaleureuse. Il est donc temps de sortir la vodka et de montrer à nos hôtes nos connaissances en rituels mongols. Après quelques shots nous commençons à échanger avec Gamba et ses mots vont nous toucher au plus haut point. Le Chaman dévoile qu’il a déjà accueilli d’autres personnes (y compris des membres importants du gouvernement et le président de la Mongolie en personne), mais qu’il n’a jamais senti une aussi bonne énergie qu’avec nous. Incroyable… Il nous force même à rester plus longtemps pour partager ce moment.

Alors qu’il n’a jamais voyagé en dehors de la Taïga, le Chaman nous confie que deux jours précédents notre arrivée, il fit le rêve qu’il partait visiter le désert de Gobi. Il en discuta avec sa femme, et Woogie lui indiqua que c’était un signe car il s’agit en effet de notre prochain périple. Il s’en suit une négociation dans les rires pour que Gamba puisse nous accompagner, car il ne laisse jamais les rennes et sa famille seuls. Nous obtenons finalement son accord, il va voyager pour la première fois avec nous. (Finalement, il ne pourra pas nous rejoindre pour le désert de Gobi, devant rester auprès de sa famille pour l’accouchement de sa belle-fille)

Gamba est un personnage très humble et charismatique. Dès qu’il prend la parole le silence est palpable et tout le monde tend l’oreille pour écouter chaque mot avec attention. Ganaa va même avoir droit à de précieux conseils de vie. Le chaman va demander  au professeur et grand champion d’escalade de rester humble dans la vie, de suivre la nature et les éléments qui l’entoure, et de ne pas oublier qu’apprendre à grimper les montagnes implique aussi d’apprendre à les descendre.

Après une soirée riche en émotion, échanges, conseils avisés, musique, vidéo, et vodka (pas loin de 5 bouteilles ont succombé à ces échanges), il est temps de partir se reposer. Mais avant de se laisser emporter dans les bras de Morphée, nous profitons d’un ciel constellé de millions d’étoiles pour prendre quelques clichés, accompagné de Woogie et Ganaa. De mémoire, nous n’avons jamais vu une voie lactée aussi pure et brillante. Nos corps sont partagés entre torticolis et frissons devant un tel spectacle.

Le lendemain, c’est dans un chant de rennes que nous nous réveillons et partons lâcher le troupeau dans la nature afin qu’il puisse se nourrir dans la forêt. Les rennes sont  également éloignés par mesure de protection, car les loups sont nombreux à rôder autour des camps. C’est un spectacle magnifique de pouvoir vivre ce moment, d’approcher les rennes blancs, de pouvoir les prendre en photo et vidéo pour immortaliser cet instant.

Une fois les animaux libérés, nous partons avec Gamba faire le plein d’eau au bord du lac. Un premier accident va survenir, la glace craquante va céder sous le pied de Robin. Première chute et les rires affluent. Une fois séchés et revigorés par un nouveau repas avec nos hôtes, nous profitons de l’instant pour interviewer Gamba sur la culture Tsaatan et chamanique. 

 

L’histoire des Tsaatan

Les Tsaatan existent depuis le XVIe siècle. A ce jour, nous pouvons compter entre 300 à 350 Tsaatan répartis entre l’Ouest et l’Est de la taïga. Ces derniers vivent en recul de la civilisation depuis 5 siècles, dans la forêt, à élever les rennes et à chasser. Nous dénombrons également plus de 2 000 rennes. Leur relation avec la nature est unique. Enfants et adultes vivent chaque moment dans le respect de la nature. Ils chassent les animaux mais ils les aiment et les respectent. Leurs vies dépendent d’eux et les animaux dépendent des hommes, il y a une sorte de coopération et de respect mutuel. Ils ne chassent que les animaux qui dégagent une bonne énergie, c’est à dire qu’ils doivent chasser qu’une seule fois l’animal, ce n’est pas un hobby mais une question de survie. La nature est comme leur mère. Elle leur donne tout ce dont ils ont besoin pour vivre : animaux, nourriture, eau, arbres, … et c’est pourquoi il y a tant de respect entre ce peuple et Dame Nature.

Ils vivent en retrait de la civilisation et sont respectés pour cela. Bien évidemment ils utilisent le téléphone ou regardent la télévision, mais excepté cela, ils gardent un équilibre et restent séparés du monde. C’est une des raisons pour lesquelles il est aussi difficile de les rencontrer. Toutefois, nous apprendrons par la suite que les enfants vont tout de même dans les écoles des villages les plus proches pour leur éducation et reviennent tous par la suite car ils ont une connexion très importante avec la nature.

Lorsque nous lui posons la question de l’impact du changement climatique dans leur vie quotidienne, il nous apprend qu’il y a une dizaine d’années, à cette même période de l’année le ciel était toujours bleu, sans nuage, et que désormais les pluies s’intensifient et sont de plus en plus fortes, rendant les sols de plus en plus boueux, ce qui leur pose problème dans leurs déplacements avec les animaux. Nous apprenons également que les Tsaatan se déplacent entre 7 et 8 fois par an dans la Taïga.

 

Gamba, le chaman

Gamba est un sacré personnage, malgré la dure vie qu’il mène avec sa tribu, nous lui demandons tout simplement s’il est heureux. Sa réponse reste toujours la même : «Always happy, never sad» !! Les Tsaatan aiment également beaucoup l’art et notamment le travail du bois. Gamba est d’ailleurs un très bon « professeur d’art plastique ». Pour la petite anecdote, auparavant Gamba et les siens créaient des petits objets en bois et en bois de renne à des fins personnelles. Il y a quelques années, un étranger était de passage au camp, et voyant ses créations il a voulu les acheter. Depuis Gamba a trouvé un petit business et vend quelques objets aux personnes qu’il rencontre (nous sommes d’ailleurs repartis chacun avec un petit souvenir).

En plus d’être une grande figure du peuple Tsaatan, Gamba est aussi un être spirituel réputé. Il nous explique alors que pour chaque chaman le rapport au chamanisme est différent, pour certains la transe est apparue dans le son des battements de tambour, pour d’autres dans la maladie ou la perte d’êtres chers.

Pour finir, nous lui faisons part de notre inquiétude sociologique et écologique sur l’avenir de la planète. Nous lui demandons donc s’il a un conseil à nous prodiguer. Pour lui nous avons déjà détruit la Terre mais il faut être positif, il nous faut penser à l’avenir, à la prochaine étape pour trouver un moyen de sauver ce qu’il reste à sauver de la nature avant qu’il ne soit vraiment trop tard. Les Tsaatan vivent exclusivement de la nature et vivent en harmonie avec les énergies qui les entourent. Toutes les actions sont régies de la sorte. Pour eux, si une personne cherche à s’enrichir au détriment de la nature, alors le karma de cette personne va se retourner contre lui ou sa descendance.

Une fois l’interview terminée, il est temps d’éteindre la caméra et d’accueillir le retour du troupeau. Alors que Gamba était tranquillement assis en mâchant son épis de blé, les premières bêtes arrivent regroupés par deux membres de la tribu. C’est alors que l’on nous propose de vivre un moment unique : chevaucher des rennes blancs ! Euphorique nous nous précipitons pour nous préparer. Une fois arrivé au Tipi, surprise, toute la nourriture a disparu !! Inutile de mener l’enquête, le voleur n’est pas bien loin. Le regard et la posture du chien qui se tenait devant l’entrée l’ont trahi, l’animal a bien mangé toutes nos réserves… (ne laissant que la salade, pas bête !)

Deux rennes nous attendent, c’est parti pour un moment magique. Enfin presque : une fois montée sur l’animal, Robin a eu le droit à sa deuxième chute de la journée. Woogie nous prévenait la veille : « C’est plus dangereux de tomber d’un renne que d’un cheval », car même si l’animal est plus petit, les cornes peuvent vous faire très mal. Ayant aperçu au loin cette jolie chute, Gamba tient à le féliciter de s’être relevé sans broncher et d’être remonter sur la bête dans la minute. Enfin, plus de peur que de mal (même si le dos dira le contraire le lendemain), nous sommes prêts à repartir à l’aventure et profiter de ces derniers instants qui nous sont offerts.

C’est après une dernière soirée une nouvelle fois riche en partage et en sourires, que nous devons quitter Gamba et sa famille pour regagner progressivement la capitale. Mais avant cela, une escale dans le village de Renchinlkhümbe nous attend pour assister à une fête traditionnelle du peuple Darkhad.

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