87 heures à bord du Transsibérien

87 heures à bord du Transsibérien

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Ligne mythique et centenaire, les wagons du Transsibérien traversent la Russie d’ouest en est, traversant la Mongolie et la Chine, pour aller s’échouer aux portes du Pacifique. Nous avons emprunté la voie ferrée la plus longue du monde au départ de Moscou jusqu’aux pieds du Lac Baïkal à Irkoutsk, pour un trajet total de 5200 km réalisé en 87 heures top chrono. Journal de bord de ce voyage au rythme mélodieux de la locomotive.

 

Jour 1

Des frissons me parcourent rien qu’à poser tout cela sur papier, ce que je ressens là maintenant, et même depuis quelques heures. Ça y est, je suis à bord du mythique Transsibérien. Un sentiment d’exaltation, d’appréhension, celui qu’on ressent quand on réalise un rêve presque aussi vieux que soi. Ce moment que l’ont s’est imaginé vivre depuis des années, en boucle, à travers les récits aventureux de Tesson, Joie, ou encore Hemmings. J’ai eu la chance de faire mon premier saut en parachute il y a quelques mois. J’avais ressenti presque le même sentiment, mais au lieu d’une vingtaine de secondes, le saut et l’adrénaline qui vont avec dureront 4 jours. Et au bout de ce trajet, de nouveaux sentiments, une nouvelle exploration, un nouveau rêve, une nouvelle immensité, …

Nous avons choisi de voyager dans la dernière classe pour découvrir la vie « à la russe » dans un wagon certes sommaire mais authentique. Dans notre voiture, 2 hommes venus du Kirghizistan, une famille venue de Chine avec ses 2 bambins aux visages d’anges, 2 jeunes espagnoles itinérantes… Nous avons également vu défiler beaucoup de jeunes mamans russes seules avec leurs enfants. Nos voisins vont et viennent au gré des arrêts, mais celui que l’on côtoiera le plus longtemps (2 jours) sera un russe d’une trentaine d’années nous confiant qu’il faisait l’aller-retour Moscou – Koungour tous les 10 jours pour aller travailler dans la capitale.

Ce train n’est pas fait pour celles et ceux qui courent après le temps, bien au contraire. Tandis que le train avance, lentement, j’ai l’impression de ne pas réellement me déplacer tant les paysages se laissent porter dans une paresse sans égale, se renouvelant toujours sans ne jamais changer. Je me surprends à ne rien faire pendant 2h à 3h, à part fixer la Taïga qui défile et me laisser perdre corps et âme dans ce paysage zébré de bouleaux à perte de vue. Des forêts qui semblent encore préservées de toutes activités humaines, à première vue du moins.

Ce rideau de bouleaux uniforme n’est que la partie immergée de l’iceberg qui cache un problème bien plus grand entre déforestation massive par les multinationales et feux de forêt fréquents, dont le dernier en juillet 2019, qui pourrait avoir de très graves impacts environnementaux d’ici quelques années (clique ici pour en savoir plus).

14h, premier arrêt de quelques minutes, j’en profite donc pour me dégourdir les jambes. Il y a de nombreux arrêts entre chaque étape, mais très peu pour pouvoir véritablement prendre un bol d’air car ils ne durent parfois que 2 à 3 minutes. La différence entre la température intérieure du wagon, aux alentours de 27 degrés, et extérieure oscillant autour de 5 à 10°, est assez surprenante. Ce qui frappe le plus lorsqu’on remonte dans le train, ce sont les odeurs : un mélange de transpiration, de pieds pas très bien entretenus et de noodles aux saveurs douteuses réchauffées. Et malheureusement très peu de fenêtres pour pouvoir aérer ces délicieuses effluves. Paraît-il qu’on s’y fait avec le temps, j’émets quelques réserves sur ce point mais, laissant vagabonder mon esprit dans une sorte de profonde introspection, j’oublie assez rapidement ce genre de détails.

 

Jour 2

Comme les paysages, les activités de chacun-e se suivent et se ressemblent : c’est une répétition permanente, à l’identique. Les plus jeunes jouent encore et toujours, infatigablement. Certaines personnes (très peu) se laissent aspirer par l’écran de leur smartphone ou tablette le temps de quelques films ou séries. D’autres lisent ou dorment pour s’échapper de cette hibernation ferroviaire. Les plus âgés sont adossés à la fenêtre, regardant les kilomètres filer comme les années passées. Je suis fasciné par leurs regards bleus glaciers (comme la plupart des russes) qui me semblent si parlants et transcendants, quasi mystiques.

Je profite forcément des rares arrêts à quai pour marcher un peu et longer le train, de la première à la dernière classe (la notre donc). Ma curiosité me pousse à regarder par la fenêtre, vers l’intérieur du train cette fois-ci, pour admirer les mieux lotis : cela me fait tout de suite penser au fameux Transperceneige, ce fossé de confort et d’accès à certaines denrées en fonction de ses richesses.

Pour nous amener un peu de gaieté, Alexsei, le provodnitsa (la/le provodnitsa est la gardienne/le du wagon, qui s’occupe de la bonne tenue de la rame et de ses passagers), un jeune homme qui doit à peine avoir la trentaine, nous amuse à chaque passage et chaque arrêt en essayant de nous parler français ou de nous faire sourire par quelques petites blagues gestuelles. Je suis aussi étonné par la ponctualité des arrêts, à la minute près, toujours ! (spéciale dédicace à la SNCF).

 

Jour 3

Avec Rémi, nous sommes les premiers debout, la faute à une horde de jeunes hommes venus d’Ouzbékistan débarquant dans notre voiture à 4h du matin, voix hautes et graves, comme des pêcheurs du Baïkal débarqueraient dans leur isba après une partie trop arrosée. Nous décidons donc de prendre le petit déjeuner (un thé et quelques « macarons » au pain d’épice, délicieusement offerts par nos amies russes, Julia et Polina, à Moscou), et attendons avec impatience le prochain arrêt afin de nous dégourdir le corps et profiter d’une petite heure de temps libre, toujours sous ce soleil éclatant qui ne nous quitte pas depuis le premier jour. Nous rencontrons également Alexey, jeune russe de 22 ans, fraîchement diplômé en State Government, faisant l’aller-retour entre Novosibirsk et Zima pour retrouver sa famille, et en profitons pour en apprendre plus sur le quotidien de la jeunesse russe et leurs avis sur la situation politique actuelle (gouvernement de plus en plus répressif, manque de confiance en l’avenir, corruption, censure, …).

Déjà 4 fuseaux horaires traversés. Nous commençons presqu’à nous faire à cette petite routine prématurée. Se lever, déjeuner, lire, admirer le paysage, écrire, faire une sieste, lire, admirer le paysage, se dégourdir les jambes, lire, faire une sieste, manger, écrire, dormir. Cette vie à bord de la locomotive me semble si simple et joyeuse. J’échange des grimaces avec les enfants, des sourires avec les mamans, ce sont tous ces petits instants de vie partagés qui font de ce voyage une expérience hors-du-commun.

 

« Le vrai voyage ne consiste pas à attendre du nouveau, à guetter les surprises, qui sont des bornes que l’on fixe devant soi, mais à abolir toute distinction entre soi et le monde, par une dilatation de l’individu à l’infini. Telle est du moins l’expérience que permet le Transsibérien. À temps engourdi, à espace incommensurable, moi volatilisé. » 

– Transsibérien, par Dominique Fernandez –

 

20h, nous attendons la prochaine pause avec grande impatience, sûrement la fatigue due au décalage horaire. Nous nous réfugions au wagon bar pour éviter quelques instants les effluves odorantes laissés par une voiture presque totalement remplie de mâles depuis la nuit dernière. Et sirotons donc un peu de houblon tchèque, sûrement la nostalgie, tout en discutant de nos vies passées et futures dans une sorte d’introspection personnelle mutuelle.

 

Jour 4

5h30, le premier court arrêt matinal me réveille après une nuit très agitée. Le train donnait l’impression d’un avion traversant une tempête, balloté dans tous les sens, de gauche à droite comme de haut en bas. De vrais montagnes russes.
Mais comme ces 3 premiers jours, un réveil, même prématuré, sous un grand soleil, dans un des trains le plus mythiques au monde, ne peut être qu’un réveil heureux.
Déjà le dernier jour à bord du Transsibérien. Nous étions tellement aspirés par ce trajet sous forme de faille spatio-temporelle que nous en avons oublié de photographier et filmer ce court périple sur rails. Chose en partie rétablie plus tard dans la journée.

Au programme de ce début d’après-midi, on apprends le russe avec Alexey : des phrases de politesse, en passant par les chiffres et les formules pratiques, tout y passe. Il est même poussé par nos deux nouveaux voisins russes, cinquantenaires et bons vivants, qui lui commandent de nous apprendre quelques « bad words » dans leur langue natale. Mais Alexey est un peu trop poli et respectueux pour accepter la requête. En échange, nous lui apprenons quelques expressions françaises, et il en profite pour nous demander ce qui marche le mieux avec les filles. Sacré Alexsey.

15h30, déjà la dernière pause avant l’arrêt final. Nous sortons donc nous aérer et faire plus ample connaissance avec notre maître à bord boutentrain, qui nous confie qu’il était professeur de littérature russe à l’université avant de finalement tout quitter il y a 2 ans pour devenir donc provodnitsa à bord du Transsibérien. Sacré changement.

En revenant dans notre voiture, une voisine a eu la merveilleuse idée d’ouvrir la fenêtre pour aérer (nous n’en n’avions pas de notre côté). On peut enfin respirer ! La fin du trajet s’annonce plus qu’agréable, dans la bonne humeur et avec un coucher de soleil toujours aussi magnifique, une lumière rougeâtre qui traverse l’immense forêt de pins, comme si celle-ci s’embrasait dans toute sa splendeur.

19h. Aleksey quitte le train, et me laisse son bracelet comme souvenir d’une amitié éphémère … Quelle gentillesse ! À notre plus grande surprise, nous devenons les stars du wagon pour cette dernière heure. Plusieurs russes viennent nous aborder car ils ont entendu parler de notre périple en tendant l’oreille, et certains souhaitent même se prendre en photos à nos côtés, nous demander nos adresses e-mail, nous suivre sur les réseaux sociaux, … Cette dernière heure est donc remplie de rencontre, de joie et de rires, nous ne pouvions pas mieux terminer cette aventure !

20h30. Bien que je m’apprête à retrouver un petit confort (une douche et un peu d’air frais), je suis bizarrement un peu triste de terminer ce trajet. Ce paradoxe de liberté de l’esprit et de cloisonnement de l’espace, où l’un comme l’autre sont en mouvement sans pourtant avoir réellement le sentiment de se déplacer. Cette impression que le temps n’existe plus, cette jolie aliénation de ne rien pouvoir faire d’autre que d’écrire, réfléchir, lire, dormir. Cette uniformisation des moments, tellement semblables qu’on ne saurait dire s’ils ont duré quelques secondes ou quelques heures.

Il est maintenant temps de réaliser un autre rêve d’enfant et de faire face à une autre immensité : le lac Baikäl.

 

ÇA POURRAIT TE SERVIR …

 

  • Pour réserverAvant de réserver ton billet de train, tu dois avant tout choisir l’itinéraire et les villes étapes que tu souhaites visiter. Pour notre part, nous souhaitions simplement relier Moscou à Irkoutsk directement, mais il faut savoir qu’il existe d’autres itinéraires que le Transsibérien qui relie lui Moscou à Vladivostok. Tu peux également prendre le Transmongol, qui comme son nom l’indique, traverse la Mongolie et va jusque Pékin, ou encore Baikal – Amourskaya Maguistral qui passe lui au nord de la ligne du Transsibérien. Une fois ton itinéraire et tes dates choisis, nous te conseillons de te rendre sur le site des chemins de fer russes et d’indiquer ta ville de départ et celle d’arrivée / ou de ton premier stop si tu n’effectue pas de trajet direct (si c’est le cas, tu pourras acheter ton billet pour ta prochaine destination directement en gare) puis de faire ta réservation et ton paiement en ligne. Et si comme nous tu souhaites voyager de façon authentique en dernière classe, celle-ci se nomme « platzkartny ». Pour le prix, nous en avons eu pour 6000 roubles chacun (=84€), en réservant 3 jours à l’avance.

     

  • Pour manger : La façon la plus économique reste de faire tes réserves de course avant ton départ. Nous avions pris quelques sachets de noodles, des gâteaux (que tu pourras partager avec tes voisins de couchette, idéal pour entamer la discussion) et quelques fruits secs. Probablement l’équipement le plus important à bord du Transsibérien : le samovar. C’est une sorte de grosse cuve qui te distribue de l’eau filtrée et bouillante en permanence, idéale pour « cuisiner » tes noodles et te faire ton thé. À noter que la tasse t’est également fournie par la-e provodnitsa (et si elle ou il ne le fait pas, n’hésite pas à aller lui réclamer). Sinon, tu pourras aussi profiter des quelques arrêts à quai pour acheter quelques mets russes qui sauront te tenir à l’estomac, comme des pains à la saucisse et au fromage, des sandwichs, ou tout simplement des pâtisseries et autres fruits. Malheureusement l’eau des robinets (excepté l’eau bouillante du samovar) n’est pas potable, donc n’hésite pas à te munir d’une gourde filtrante au préalable, cela fait très bien l’affaire. En cas d’urgence tu pourras toujours acheter des bouteilles d’eau dans les petites boutiques sur les quais.

     

  • Pour se laver : Tu peux te faire ta toilette matinale dans les WC à chaque extrémité des wagons, pense donc bien à te munir d’un petit savon ainsi que d’un paquet de lingettes.

     

  • Pour dormir : Des draps, une couverture et un oreiller sont fournis par la-e provodnitsa dès ton arrivée. Nous te conseillons vivement de prendre des bouchons d’oreilles (comme nous, tu rencontreras probablement des enfants colériques ou des papys ronfleurs qui réalisent presque l’exploit de couvrir le bruit du train sur les rails), et aussi un masque de nuit pour ne pas être obligé de te réveiller à 6h du matin par la lumière, certes magnifique, mais éblouissante du lever de soleil. Prends aussi des affaires afin d’être à l’aise, comme un pyjama / survêtement et une paire de tongs.

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